Je ne me rappelle pas en détailles le jour où je compris que le plus grand de mes ennemis étais moi-même. Dommage, parce que j’aurais dû marquer ce jour en or dans le calendrier.
Dans mon enfance et dans ma jeunesse, j’avais acquis la conviction que ce que les gens disaient et pensaient de moi témoignait de ma valeur. J’en avais acquis encore une, aussi fausse et érronée: qu’ils me garantiraient le bonheur. Ce n’était pas que j’attendais des louanges, l’aide ou la protection. Je ne me rendais pas du tout compte que telle était ma façon de penser. Je le vois justement maintenant, quand je regarde en arrière et j’évalue le passé.
Je crois que j’étais une princesse typique qui attendait son prince charmant. Il arriverait sur un cheval blanc, l’enleverait et ferait pour elle tout ce qu’elle désirerait le plus. Il lirait bien sûr dans ses pensées et ne devrait pas demander CE QU’il pourrait faire pour la rendre heureuse. Il saurait tout et la guiderait dans la vie.
Quand j’appris que j’eus perdu mon travail dans la chaîne «Trois» de la radio, je me sentis comme sans domicile. Je restai seule, rien dans les mains et le vide dans le coeur, abandonnée.
Un sentiment progressif de non-réalisation et d’amertume, de déception et de tristesse me remplissait, parce que j’attendais toujours quelqu’un qui m’arrangeât la vie. Au lieu de le faire moi-même.
Ainsi, une belle journée, compris-je que le prince charmant ne viendrait pas. Soit, j’allais l’attendre jusqu’à la fin de ma vie en répandant des larmes de désespoir et en me plaignant de mon malheur, soit j’allais prendre ma vie entre mes mains.
Facile à dire. Mais, comment confier ma vie à quelqu’un qui ni ne me respecte ni ne m’aime bien?...
Soudain, bien fort et clairement, j’arrivai à la conclusion que c’étais moi-même qui ne m’aimais pas et que je n’avais pour moi aucune proposition pour l’avenir.
Et à ce moment-là vint le temps des questions desquelles j’avais déjà écrit. Des questions que je me posais à haute voix et auxquelles je revendiquais opiniâtrement la réponse.
- Pourquoi tu ne t’aimes pas?
Le vide dans la tête, des mines stupides, un haussement d’épaules.
- Pourquoi tu ne t’aimes pas?- répètai-je.
- Parce que.
- Qu’est-ce que tu n’aimes pas en toi?
- C’est beaucoup dire.
- Nomme-les. Énumère toutes ces choses une par une ou plutôt note-les sur une feuille de papier pour ne pas oublier.
- ... - un silence indécis.
- Essayons de les changer.
Ce fut le second pas dans la bonne direction. Moi-même, je prendrais soin de moi.
Car c’étais moi seule qui savais ce qui était vraiment important pour moi, ce que je désirais le plus, ce dont j’avais honte et ce de quoi je languissais.
Je ne devais plus attendre! Je ne devais pas gâcher ma vie à attendre avec tristesse quelqu’un ou quelque chose qui ne se réalise pas ou qui ne vient pas!... Je pouvais me mettre à corriger tout ce qui est raté dans ma vie et ce que je n’aime pas en moi! Je pouvais tout de suite commencer vraiment à transformer tout en bien. Transformer en ce qu’il devrait être, en celui dont j’avais toujours rêvé et duquel je languissais!...
Je pouvais le faire moi-même!
Pourquoi personne ne me l’avait dit auparavant?... J’eus perdu inutilement tant d’années. J’avais cherché la vérité et le bonheur partout autour de moi, dans des gens qui m’entouraient, dans des événements inattendus, dans des troubles de la conscience provoqués par des stupéfiants, dans des voyages lointains, dans l’obscurité, dans des fuites et retours, dans des chansons et dans des poèmes, dans la passion, dans des aventures, dans le travail, dans l’argent, dans l’agression, dans la colère et dans la révolte.
Mais, durant tout ce temps, je sentais en moi un vide étrange, cette solitude rusée qui parfois répandait comme un océan amer et étouffait toutes les sources de la joie.
Maintenant je sais d’où venait ce vide et la solitude, ce sentiment que quelque chose me manquait terriblement, que, bien que j’eusse beaucoup de raisons pour me réjouir, une tristesse terrifiante habitait en moi.
C’était parce que j’ étais comme un navire privé de gouvernail, balloté sur la mer par le vent. Parfois, quand le soleil brillait sur le bateau, il naviguait tranquillement. Pourtant, personne ne savait jamais quand une tempête avec des coups de tonnerre viendrait et si pendant l’une d’entre elles le navire ne coulerait-il pas et ne disparaîtrait-il pas à jamais de la surface de l’océan.
Je m’avais longtemps attendue que quelqu’un de sage et d’expérimenté tînt le gouvernail de mon navire. N’importe qui, quelqu’un qui m’eût pris par la main et m’eût dirigée: un instituteur, un idole, les parents, le fiancé, un copin ou une copine plus âgés.
Et je me sentais de plus en plus perdue tout en ne me rendant pas compte du fait qu’il y avait une seule et unique personne au monde qui pût prendre soin de mon navire: moi même.
Beata Pawlikowska « Dans la jungle de la vie »
Traduit par Magda Pud³o