J’appris à mener le dialogue avec moi – même, à engager la conversation avec moi–même comme si je posais une question à un étranger et j’apprenais de lui beaucoup de choses que je ne savais pas. Je remarquai que c’est déjà l’homme à qui l’on pose une question bien précise qui commence à chercher la réponse. Et c’est seulement à ce moment-là qu’un méchanisme visant à chercher la réponse démarre en lui.
En effet, si tu ne t’avais jamais posé aucune question importante à haute voix, tu n’avais pas pu obtenir la réponse. Car les hommes se posent des questions à eux- mêmes très rarement, même si ce qu’ils veulent savoir est lié strictement avec leur vie, avec leurs rêves, avec leur avenir. Il se peut que cela se passe ainsi parce qu’ils n’ont pas suffisemment de confiance en leur forces. Mais peut – être leur manque – t – il de confiance parce qu’ils ne l’avaient jamais cherchée en eux – mêmes.
Je m’avais imaginé que quelqu’un de tragiquement perdu vint me voir. Je étais la seule à comprendre sa langue. Je voulais l’aider. Alors, je commençai à me creuser la tête, à réfléchir, à méditer, à chercher la solution.
Un jour, je rencontrai un garçon qui s’appelait W³odek et il était moine. Il avait vingt ans et quelques, nous nous rencontrâmes dans un campus ou plutôt dans un atelier du Club de Correspondance des Jeunes Écrivains… Un soir, nous restâmes seuls et W³odek commença à me parler de sa vie et du fait qu’il n’avait jamais été lui – même et qu’il faisait toujours ce que ses parents avaient prévu pour lui. Il était de même âge que moi, mais séparés par un énorme univers d’expériences et du passé. Je me souviens qu’il venait d’un village quelque part dans la montagne, il avait les mains grandes, raides et carrées avec lesquelles il retirait les cheveux du front. Nous parlâmes longtemps. Je ne pouvais pas croire qu’il n’avait aucune choix dans la vie et qu’il ne s’était jamais révolté. Je commençai à le convaincre que ce n’était pas la bonne voie dans la vie, qu’il ne devrait pas faire ce dont il n’avait pas la conviction et qu’il devrait trouver sa propre voie dans la vie, quelque chose à quoi il désirerait se consacrer.
Mais lui, il hochait tristement la tête et disait qu’il était déjà trop tard.
-Comment ça, déjà trop tard?…, demandai– je. – Comment tu peux te décider consciemment à faire jusqu’à la fin de ta vie ce que tu ne veux pas faire?!
-Maintenant, je ne peux pas trahir leur confiance, dit – il enfin.
Je crois qu’il avait peur.
Quelques heures plus tard, il me dit aussi qu’il n’était jamais sorti avec aucune fille. Il n’avait jamais embrassé personne et jamais…
Je retins l’halaine.
Et lui, il demanda timidement s’il pouvait me tenir par la main, parce qu’il n’avait jamais tenu par la main aucune fille et il en avait toujours rêvé.
Je lui tendis la main et lui, il la prit entre ses mains énormes et toucha légèrement. Et nous restâmes ainsi encore quelque temps, en silence.
Je ne le rencontrai plus jamais. Comme les autres personnes dont je me souviens en écrivant ce livre. Quelquefois, j’ai l’impression que tout ce que l’homme fait dans sa vie entraîne une suite et constitue l’anneau d’une longue chaîne balancée sur le vent de l’histoire. Et souvent, ces petits éléments qui semblent être des épisodes sans importance, commencent à s’habiller en mots, en pensées et en événements, parfois, ils reviennent plusieurs années plus tard et c’est juste à ce moment – là qu’on voit leur rôle de source ou de destin qui nous avait mené jusqu’ici à ce moment – ci, maintenant.
On ne sait jamais quelle importance peut prendre une affaire ou un élément et c’est pour cela que cela vaut la peine d’en faire bien chacune et en plein engagement.
Lorsque je parlais avec W³odek, subitement, je devins pour lui un Sage qui donnait des réponses à des questions difficiles. Il demandait ce qu’il devait faire plus tard et il me disait comment il se sentait, précisait ce dont il avait peur, ce qui lui posait des difficultés.
Et moi, je mis en marche toutes mes pensées, tout mon esprit pour comprendre sa situation et sa vie et pour essayer de l’aider, de lui souffler une réponse, de lui donner des conseils. Longtemps, je l’écoutai, je lui expliquai, je lui justifiai, je le persuadai. Je tenais beaucoup à ce qu’il retrouve enfin le bonheur.
C’est curieux, mais je n’avais jamais mis autant d’effort à trouver les réponses aux questions concernant ma propre vie. Je ne m’étais jamais raconté comment je me sentais, ce qui me dérangeait, ce qui me faisait mal, ce dont j’avais peur, ce que je désirais. J’essayais de poser ces questions aux gens différents, comme je l’avais écrit avant: aux prêtres, aux instituteurs, à mes parents, à mes amis. Mais personne ne savait me répondre. Car personne ne tenait vraiment à me comprendre. Et moi, je préférais demander de l’aide des autres au lieu de mettre de l’effort à chercher la vérité moi – même. En moi – même.
Chacun de nous est un Sage qui connaît les réponses concernant sa propre vie. Mais il est rare que quelqu’un se pose des questions pour l’apprendre. Et c’est seulement parce qu’il s’était perdu. Non pas parce qu’il lui manque de réponses, mais parce qu’il lui manque de questions. Car il porte les réponses en lui–même.
Beata Pawlikowska - "Dans la jungle de la vie"
Traduit par Magda Pud³o